HISPANO-SUIZA H6 – L’Envol de la Cigogne EP5

Histoire

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Toutefois, les troubles politiques qui, en ce début des années trente, commencent déjà à agiter l’Espagne, en particulier depuis la proclamation de la Seconde République espagnole, le 14 avril 1931. La marque perd alors celui qui, dans son pays natal, était son principal et plus célèbre client, le roi Alphonse XIII, contraint alors de partir en exil (Il mourra à Rome en 1941). Pour Hispano-Suiza, le premier effet de ce changement de régime est le remplacement, sur le logo ornant la calandre des voitures de la marque, du drapeau monarchiste (rouge-jaune-rouge) par le drapeau républicain (rouge-jaune-violet), qui surmonte désormais le drapeau helvétique. Indépendamment des tensions, politiques et économiques, qui agiteront la République espagnole dès sa naissance (et qui n’iront qu’en s’aggravant avec le temps), la fin (provisoire) de la monarchie espagnole va, dès le départ, fortement affecté l’image d’Hispano-Suiza. Il est vrai que (comme tout régime républicain), le nouveau gouvernement de Madrid prétend s’appuyer et défendre les classes populaires. Or, depuis son origine, l’image de marque du constructeur a toujours été associée à l’aristocratie et à la bourgeoisie, deux milieux désormais mis au ban de la société ou, à tout le moins, montré du doigt et voué aux gémonies par nombre de membres du nouveau régime. En plus de cela, les mesures autocratiques prises par le nouveau pouvoir en place, comme de nouvelles lois visant à réduire et à rendre difficile (voire à supprimer totalement) l’importation de matières premières (Le gouvernement pratiquant, ouvertement, une politique d’autarcie et d’auto-suffisance) conduisent rapidement à une forte réduction de la production et donc à une forte baisse des ventes sur le marché espagnol. En France, par contre, la situation est toute autre, où, tant sur le marché automobile que dans le secteur de l’aviation, la production de l’usine de Bois-Colombes connaissait d’excellents chiffres de vente et où le prestige de la marque était alors à son apogée.

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En dépit d’un contexte de plus en plus défavorable en Espagne, l’usine de Barcelone produira plusieurs modèles d’automobiles spécifiques au marché espagnol (dont certains seront assemblés avec des pièces provenant des usines françaises), mais dont la production restera souvent assez limitée. En 1932, la marque présentera notamment la première voiture dont la conception n’était pas due à Marc Birkigt, la T60 (qui sera aussi la première Hispano-Suiza équipée d’un volant à gauche). Celle-ci se caractérisait, sur le plan technique, par son moteur équipé d’un arbre à cames latéral et ses soupapes en tête commandée par des poussoirs.

En plus des nuages qui assombrissent de plus en plus le ciel de l’Espagne, d’autres viennent aussi assombrir celui du constructeur. Notamment le décès, en décembre 1935, du directeur de la société, Damian Mateu, victime d’une grave maladie. Né près de Barcelone en 1863, ce dernier, fils d’un marchand ayant fait fortune dans la production et le commerce de l’acier, la mort prématurée de son père l’oblige à renoncer à la carrière d’avocat à laquelle il se destinait et à reprendre en mains les affaires familiales. Manifestant un vif intérêt pour tout ce qui a trait à la technologie et aux progrès techniques, il accepte la proposition que lui fait un jour l’un de ses amis, Francisco Seix, de reprendre une usine d’automobiles en faillite. Le charisme et surtout la démonstration des talents d’ingénieur de Marc Birkigt seront d’ailleurs déterminant dans la décision de Mateau de racheter l’entreprise. Une grande confiance, un profond respect mutuel et même, à terme, des liens d’amitié s’établiront entre les deux hommes et cette alliance sera pour beaucoup dans le développement, la prospérité et la notoriété acquéreuse Hispano-Suiza, que ce soit dans le domaine de l’automobile ou de l’aviation, au cours des décennies suivantes. Pendant que l’ingénieur helvétique, au poste de directeur technique, travaille ardemment à sa planche à dessins, Mateu, devenu président du Conseil d’administration, assure la bonne marche des affaires de l’entreprise et se charge de se constituer une riche et prestigieuse clientèle au sein des industriels ainsi que de l’aristocratie et de la famille royale espagnole. Dès qu’il est en âge de travailler, son fils, Miguel Mateau Pla, rejoint également l’entreprise et s’occupera, entre autres, de la création de la filiale française. Si la création et la gestion de celle-ci créera des tensions dans les relations entre Mateu et Birkigt, l’amitié entre l’ingénieur genevois et la famille mateu ne faiblira pourtant jamais (Les relations entre les deux familles perdurent d’ailleurs encore aujourd’hui). Assez conservateur, royaliste et catholique fervent, on comprendra assez aisément que Damian Mateu n’ait jamais vu d’un bon oeil l’avènement, en 1931, de la nouvelle république espagnole et nul doute que les convulsions, aussi bien politiques qu’économiques, qui accompagneront, durant toute son existence, le régime républicain ne l’ont sans doute guère surpris. Sa disparition, à la fin de l’année 1935, lui épargnera en tout cas d’assister au déclenchement, moins de huit mois plus tard, de la Guerre civile qui ravagera son pays ainsi que de voir son propre fils, Miguel, qui lui a succédé à la tête de l’entreprise, se ranger dans le camp nationaliste des rebelles, emmenés par le général Francisco Franco.

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Un ralliement politique motivé, en plus de convictions politiques personnelles, par la décision prise, peu de temps après le début des hostilités, par le gouvernement régional de la Catalogne, dirigé par Llouis Companys, de nationaliser l’entreprise. Un autre décret, d’inspiration socialiste, promulgué à la même époque, conjointement, par les gouvernements de Barcelone et de Madrid, plaçant l’entreprise sous la gestion des comités de travailleurs, les usines espagnoles d’Hispano-Suiza sont alors « collectivisées ». Un système de gestion qui sera (évidemment) supprimé après la fin de la Guerre civile, qui verra, en mars 1939, la défaite des Républicains et la victoire des armées du Général Franco. Ce dernier instaurant alors un régime dictatorial inspiré par ceux de Hitler en Allemagne et de Mussolini en Italie, qui gouvernera l’Espagne d’une main de fer jusqu’à la disparition de Franco en 1975.

Après la guerre, à cause du déclenchement d’un nouveau conflit, cette fois d’envergure international, le nouveau régime franquiste, qui, bien qu’allié de l’Italie faciste et de l’Allemagne nazie, a proclamé sa neutralité dans cette nouvelle guere mondiale, va devoir face face (comme quasiment tous les pays restés neutres en Europe), à une situation d’isolement, d’abord économique et ensuite politique, surtout après la fin de la guerre. Les vainqueurs de celle-ci (les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France,…) n’ayant pas oublié que le régime du général Franco est parvenu à prendre le pouvoir, au terme de trois ans d’un conflit meurtrier, grâce au soutien militaire de Hitler et de Mussolini. L’incapacité pratique rencontré par les nouveaux administrateurs d’Hispano-Suiza de pouvoir s’assurer des approvisionnements suffisants, il sera, en effet, extrêmement difficile de redémarrer les activités industrielles des usines de Barcelone. La société décide alors de se concentrer sur la production de véhicules utilitaires (camions et autocars), nécessaires à la reconstruction du pays.

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Si les évènements politiques qui secouent l’Espagne à partir du début des années trente n’ont qu’un impact indirecte et lointain sur la filiale française et l’usine de Bois-Colombes, celles-ci vont cependant, elles aussi être les victimes, à peu près au même moment où éclate la Guerre civile en Espagne, d’autres soubresauts politiques qui agitent, cette fois-ci, la France. Aux élections de mai 1936, un gouvernement de coalition constitué des principales formations politiques de gauche (la SFIO, ancêtre du Parti Socialiste, les Radicaux ainsi que le Parti Communiste et divers autres mouvements politiques minoritaires) se met alors en place. Baptisé le Front populaire, ce gouvernement, présidé par Léon Blum, qui sera le premier de la IIIème République dirigé par les socialistes, met alors rapidement en application (au début du mois d’août) une politique de nationalisations dans les secteurs de l’armement et de l’aéronautique.

Etant donné qu’elle figure alors, en France, parmi les principaux acteurs sur ces deux marchés, la filiale française d’Hispano-Suiza se retrouve vite dans la « ligne de mire » du nouveau gouvernement français et même en tête de la liste des entreprises visées. Dans un premier temps, la direction française d’Hispano-Suiza décide de jouer la carte de la négociation et de la diplomatie, espérant trouver un terrain d’entente avec Matignon et parvenir à éviter une nationalisation pure et simple du constructeur. (En espérant sans doute qu’une vente ou une cession à l’Etat d’une part, plus ou moins importante, des actions de l’entreprise lui évitera de passer sous le contrôle totale des pouvoirs publics). D’autant qu’étant un ami personnel de Léon Blum, le PDG de Bois-Colombes a la possibilité de négocier un statut assez favorable, notamment en faisant valoir l’appartenance de la firme à des étrangers, à savoir la maison-mère de Barcelone mais aussi l’ingénieur Birkigt. Les responsables du gouvernement et des différents Ministères concernés (ceux de l’Armement et de l’Industrie) se rendent d’ailleurs rapidement compte qu’une nationalisation unilatérale, directe et immédiate de la filiale française d’Hispano-Suiza et de l’usine de Bois-Colombes serait d’autant plus difficile qu’une telle mesure n’est applicable qu’aux entreprises entièrement françaises (et dont les actionnaires qui en détiennent les actifs sont donc tous Français). Or, la filiale française d’Hispano-Suiza étant détenue, en majorité, par des capitaux espagnols, si le gouvernement français veut la nationaliser, il devrait alors, pour cela, en racheter la totalité des parts. Or, celui-ci ne semble avoir pas la volonté ou les moyens de mettre sur la table les fonds nécessaires pour racheter la totalité de l’entreprise et ne peut donc la nationaliser.

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Ce statut particulier de la firme de Bois-Colombes lui permet, en tout cas, la propriété de ses installations industrielles ainsi que de ses brevets. Revers de la médaille, elle doit cependant composer composer avec une nouvelle société française, créée spécialement à cet effet, laquelle a, notamment, le pouvoir d’imposer ses décisions sur le devenir des productions, civiles et militaires, du constructeur. De plus, et en tout état de cause, il semble bien que, étant donné le nouveau contexte politique international en Europe, avec la politique guerrière et expansionniste, de plus en plus ouvertement affichée par les dictateurs Allemand et Italien, de nombreuses firmes comme Hispano-Suiza vont, désormais, devoir consacrer une grande partie (et sans doute même, pour certains, la totalité) de leurs capacités industrielles aux secteurs vitaux pour la Défense nationale. A savoir, dans le cas de la firme de Bois-Colombes, la production de moteurs d’avions ainsi que des armes automatiques.

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A suivre

Written by Jack

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