Une vie de Traction, par Vincent Decours

Portraits

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Dans la campagne de Seine et Marne, derrière un petit bosquet se cache un garage rempli de trésors. Accueilli par une plaque en forme de Traction, puis par une plus grande plaque émaillée siglée « Citroën Stock ». En entrant, on sent l’agréable odeur de l’huile, du cambouis, du travail et des anciens moteurs… L’atelier regorge de calandres de C4, de Tractions et de publicités d’antan qui ornent les murs. Son propriétaire Philippe Chauvet est surnommé le « Pape de la Traction » une dénomination qu’il dément avec modestie. Il vient nous accueillir pour un témoignage inoubliable sur toute sa carrière.

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« Je suis né en 1954, à 14 ans j’ai rapporté à mon père que l’école m’avait demandé de ne pas revenir l’année suivante, alors il m’a dit « va trouver du travail ! », j’ai pris mon vélo j’ai fait dix kilomètres autour de la maison mais finalement c’est le voisin qui m’a embauché. J’ai commencé à travailler avec une dérogation comme apprentis en mai 68, dans différents garages et fait plusieurs petits boulots comme arpète puis mécanicien, livreur, ou chauffeur, jusqu’en 1986. A l’époque, c’est déjà le début de l’électronique dans les voitures, j’ai refusé de travailler avec et décidé de consacrer ma carrière aux voitures anciennes. Après avoir fait une étude de marché sur les manifestations de voitures anciennes, j’ai noté que la majorité des voitures étaient des Tractions : j’ai décidé de devenir réparateur de Traction. Mon voisin, mécanicien m’a prêté l’outillage (que j’utilise encore aujourd’hui) pour commencer et m’a aidé de ses conseils, malheureusement il mourut 15 jours plus tard. Je débutais en réparant quelques voitures, je passais une annonce dans les journaux et commençais à avoir mes premiers clients. D’abord un ami me prêta le local de son auto-école pour effectuer les réparations mais les demandent et les clients affluaient de plus en plus et j’ai été vite contraint de trouver un endroit où installer durablement mon garage. Je louais en avril 1987 un terrain à une quarantaine de kilomètres de Paris à La Houssaye-en-Brie (77). Sur ce terrain j’ai remonté en deux ans et demi, une boutique achetée et démonté à Ozoir la Ferrière (77) pour entreposer les voitures en attente de réparation. Beaucoup m’ont déconseillé de m’éloigner ainsi de la capitale mais quand on veut travailler, on s’en sort. La distance avec Paris me permis aussi d’avoir plus de place et d’habiter à côté.

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J’ai commencé au bon moment, à l’époque il n’y avait pas de spécialiste de la Traction, sauf sur un Paris, mais ses voitures dormaient dehors. Alors que chez moi, les voitures étaient gardées au sec 24h/24 et en sécurité, c’était et c’est toujours un argument non négligeable car ce sont des voitures auxquelles on tient souvent beaucoup. J’ai une très bonne réputation à travers le monde mais pourtant je ne fais que suivre le « Dictionnaire des Réparations de la Traction ». Les clients viennent parfois de loin comme de Belgique, Suède, Finlande, Italie… 

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Un jour en 1996, un homme est entré dans mon garage et m’a demandé si je pouvais lui installer une direction assistée et une boîte de vitesse automatique sur une Traction. Pendant 18 mois, je réfléchis à ce projet, travaillant dessus de temps à autre avec l’aide d’un ami. Finalement je réussis et montais une boîte automatique à quatre vitesses d’ID19 sur une Traction ainsi qu’une direction assistée électrique. Denis Mahaut de Melun Rétro Passion soutint mon idée et m’emmena au Salon Rétromobile afin de présenter mon nouveau procédé, cela me permit de rencontrer de nombreux clients. En effet ce système que l’on pouvait monter sur toutes le voitures permettait aux handicapés de pouvoir conduire sans aucune contrainte une voiture ancienne ou simplement pour tout le monde  de conduire sans se fatiguer. Plutôt que d’écrire une notice compliquée, j’ai réalisé une petite vidéo en montrant le montage du système, une idée plus pédagogique, qui plu beaucoup et permis la vente du kit. Au total ce sont plus de 850 Traction qui en sont équipées aujourd’hui. J’ai crée la société Easydrive avec un ami et nous proposons d’installer le kit d’adaptation sur toutes les voitures anciennes, ces trois dernières années nous en avons monté sur 160 modèles. 

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Philippe Lasson fut mon premier client pour la préparation des Tractions pour les Raids. J’ai moi-même participé à la traversée de l’Australie : le Tracbar Dundee, en 2000 ainsi que la traversée des États-Unis en 2002. L’Australie fut une expérience merveilleuse, c’est un très beau pays, surtout en le parcourant de long en large, j’ai d’ailleurs failli  rester là-bas. Pour ce Raid, j’avais commencé dès 1998 à préparer une Traction assez spéciale : sur la base d’une Traction 11B de 1953, j’ai greffé la mécanique d’une Toyota 4×4 Hi-Lux de 1992, un modèle réputé increvable. Après plus de 4000 heures de travail dessus, elle était finie, huit jours avant le départ en bateau. Depuis je l’ai vendue à Georges Dini un homme d’affaires, passionné de Traction, c’était plutôt dur de la voir partir…

J’ai acheté ma première voiture à l’âge de huit ans, une Renault 4CV, mon voisin s’en débarrassait et il m’a dit « Tu as combien dans ton porte monnaie ? Un Franc cinquante ? C’est vendu ». J’allais jouer des après-midis entiers dedans, à la bricoler. Mon père à toujours eu des Tractions, en tout il en a eu 43, il était peintre en bâtiment alors il fallait une voiture qui emmène la famille partout mais qui ne coûte pas trop cher. Les Traction ne coûtaient presque rien, les DS et autres 404 avaient considérablement réduit sa cote. Quand la Traction ne roulait plus on la mettait chez le ferrailleur, ils en avaient des centaines, et on en trouvait une autre simplement en faisant le tour du pâté de maison. Ce n’est qu’en 1968 que mon père acheta sa première voiture moderne, une Peugeot 403, bien que la 404 soit déjà sortie.

Au cours de ma carrière j’ai vu passé tous les modèles de Traction, des coupés, cabriolet, découvrables et d’autres modèles comme la Supertraction Rosengart. Ma réputation s’est faite principalement avec l’embrayage automatique (j’en ai monté sur une 2CV pas plus tard que la semaine dernière), c’était important pour les clients, personne ne le faisait sur les voitures anciennes. Beaucoup de personnes handicapées ont pu conduire ou reconduire normalement et vivre leur passion. Mon 4ème client venue pour l’embrayage automatique, avait perdu sa jambe dans un accident de moto en évitant une personne sur la route, c’est depuis devenu un ami, je lui ai préparé sa Traction pour le Raid aux États-Unis. Depuis il a fait le tour du monde avec, l’Argentine, la Thaïlande, l’Afrique, la Russie… Il a même acheté une Jaguar pour faire Paris-Pékin.

Mon métier m’a permis de faire des rencontres exceptionnelles avec les collectionneurs, il y a des clients qui viennent, paient et repartent mais on voit aussi des personnages avec qui on a des affinités. Comme je ne travaille pas en équipe, c’est moi qui rencontre tous les clients. Dans le métier ce n’est pas uniquement le savoir faire qui compte, il faut aussi être amical, humain, généreux, avoir parfois une certaine culture ou façon de parler pour être en osmose avec les gens. C’est toujours enrichissant comme contact, on est souvent invité par les amis à dîner mais on ne parle pas de voitures, elles servent à faire connaissance puis une vraie relation se crée.

Quand on travaille on y arrive. Vers 1989, pendant un hiver particulièrement froid je réparais par -14°C un démarreur de Lamborghini Contach. Elle appartenait à un Libanais, à la concession on lui demandait 120 000 francs pour la réparer et faire la vidange, une somme astronomique pour l’époque. Ayant entendu parler de moi il me l’a amenée et je l’ai réparée pour 8000 francs. J’ai travaillé deux jours dessus, sous le toit glacé du garage avec un petit radiateur électrique entre les pieds. Il fallait démonter entièrement le châssis de la carrosserie pour accéder au groupe motopropulseur mais finalement j’ai réparé le démarreur sur place. Son propriétaire est réparti avec sur la route enneigée. 

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Autre travail, sur une voiture peu commune, l’installation du kit Easydrive sur une Ferrari Daytona Cabriolet. On doit souvent adapter le kit, être créatif et sûr de soi, il ne faut pas se tromper lorsque l’on commence à découper la direction à la tronçonneuse, surtout avec ce genre de voiture. Il faut quatre à cinq heures de réflexion pour penser au montage, aux solutions à utiliser et aux pièces à fabriquer, tout en conservant une bonne fiabilité. Une fois de plus, son propriétaire, un collectionneur de voitures de luxe, était arrivé dans mon garage grâce à ma réputation pour les transformations sur les voitures de collection. Je lui ai vendu une Traction et il ne se sert plus que d’elle, car quand on roule en Traction, tout le monde se retourne devant cette sympathique voiture. Contrairement à une voiture d’exception comme une Ferrari, elle fait des envieux et non pas des jaloux. Un jour, il est revenu me commander une Traction Cabriolet, je lui ai acheté et remis dans un état impeccable. Mais en venant la chercher il a soulevé le drap et m’a dit « repeignez tout », la carrosserie et l’intérieur étaient verts et travaillant dans le monde du spectacle cela portait malheur. J’ai décapé et repeint toute la voiture, changé la sellerie et même repeint le moteur qui était vert à l’origine, finalement le cabriolet fut livré noir et bordeaux. 

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Groupe motopropulseur de Traction 11CV

La Traction est une voiture qui a marqué la France, elle est révolutionnaire par sa technologie et très présente dans l’Histoire de France, quelques soient les mains qui l’ont conduite. Elle est ancrée dans l’esprit des français, presque toutes les familles en ont eu une, même en achetant une nouvelle voiture, elle a souvent été conservée dans une grange ou à la campagne. Après la guerre on achetait des voitures neuves, mais il y avait des délais et il restait toujours la Traction. La Traction est une voiture qui apporte du bonheur… C’est une véritable voiture de collection qui se garde toujours contrairement aux youngtimers.  Aujourd’hui combien reste-t-il de BX en bon état, comparées aux Tractions, elles vieillissent très mal. Il n’y a plus de pièces pour  genre de voiture, les tableaux de bord sont souvent cuits et déformées par le soleil. Pour en refabriquer, il faudrait refaire des moules et la pièce couterait plus cher que la voiture elle même. 

Alors que sur une Traction, le tableau de bord est en métal, chacun a percé son trou pour mettre un bouton, avec une rondelle, un peu de soudure et c’est comme neuf. La mode des youngtimers est due au changement de génération, ce sont des voitures d’enfance, elles sont peu chères alors on préfère celles-ci pour avoir une voiture de collection. La Traction commence à être passée de mode, c’est maintenant la fin de sa carrière au profit des DS et 2CV, cependant elle reste intemporelle et majestueuse.

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Je n’ai trouvé personne pour reprendre mon garage, même en donnant le matériel, je vends les murs mais ce n’est pas possible pour quelqu’un de commencer avec des dettes et aujourd’hui les banques ne prêtent plus. C’est une activité qui tend à disparaître et j’aurais volontiers voulu la transmettre. J’arrête dans le courant de cette année, j’ai encore quelques voitures à terminer qui sont en attente dans le garage. Le plus important c’est de faire un métier et de le prendre à cœur.»

 Merci à Philippe Chauvet pour son témoignage

Vincent Decours 

Pour découvrir le blog de Vincent : http://autodantanmag.canalblog.com/

Written by Jack

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